Auparfum

Épisode 6 - À travers l’amour et la mort

par - - - , le 23 juillet 2014

(Cet article fait partie de notre Saga Guerlain)

Cette saga, débutée depuis près d’un mois et demi, nous a fait voyager jusqu’en 1877 ; nous étions en 1877 la semaine passée... Le vortex temporel poursuit ses rotations hypnotiques, et nous voilà basculés près de 25 ans plus tard, dans une période de transition entre deux siècles. Élément important : entre Pao Rosa dont nous avons vu l’importance il y a une semaine et le passage entre le XIXème et le XXème siècles que nous allons découvrir, un "petit" parfum aura permis à la parfumerie d’entrer dans son âge adulte : Jicky ! Découvrons maintenant quelques parfums moins connus que lui qui méritent largement, malgré tout, qu’on les fréquente un peu...

Souvent, lors des débats publics entre les membres de notre jury et des "non-initiés" à la parfumerie, il est possible d’entendre que "la parfumerie n’est pas un art". À force d’accusations de la sorte, il nous est devenu plutôt aisé de démontrer que, dans certaines formes, la proposition peut s’avérer vraie. Hélas, cela sera régulièrement objecté par l’argument suivant : "De toute façon, il n’est pas possible de transcrire un concept à travers un parfum". Évidemment, sans les mots qui transcrivent sans l’ombre d’un doute les idées de la pensée, c’est une affaire plus délicate. Mais, à partir du nom d’un parfum, l’analyse des différentes interactions entre les matières premières ou encore la compréhension d’une écriture olfactive, il est possible d’interpréter selon des thèmes plus ou moins abstraits ce que d’aucuns réduisent à un simple sent-bon. Comme la parfumerie est un art encore à ses balbutiements, il nous faut admettre que ses analyses ont leurs points faibles. Néanmoins, certains parfums semblent être inexorablement attachés à une conception - floue ou non - de telle sorte qu’en l’analysant, le parallèle entre un mouvement pictural, un objet musical, filmique ou même une étape de la vie, se fait sans crier gare. Selon cette hypothèse, des évocations réparties entre différentes personnes autour d’impressions liées à des domaines aussi divers que le toucher, la couleur, des sensations émotionnelles (tristesse ou joie...) sont en effet autant d’éléments qui sont partagés avec des domaines aussi divers que les sciences ou certains arts.

Il semblerait que la transition entre le XIXème siècle et le XXème siècle chez Guerlain ne se soit pas faite sans questionnements, sans doutes, et donc sans quelques gouttes de problématiques humaines.
1898 - 1900 - 1901 : trois parfums, trois dates clefs, deux parfumeurs d’une même famille, dont un en transition.
Dans l’épisode d’aujourd’hui, ce sont trois documents, telles des pièces à conviction pour trois jurés différents, qui sont mis à votre disposition, afin de faire la lumière sur un passé nébuleux et chargé de mystères...

Alors que Frédéric Sacone trempe les mouillettes d’À travers champs, signalant la découverte d’un nouveau cas, Patrice, juré et blogueur à l’air blagueur sur Musque-Moi, s’avance et nous dévoile très sérieusement son procès-verbal.

À travers champs - Aimé Guerlain, 1898 - par Patrice

Cette invitation datant de 1898 (soit soixante-dix ans après la fondation de la maison par Pierre-François-Pascal Guerlain), sonne littéralement comme une promenade à la campagne, entre bosquets, haies et prés fleuris, où se mêleraient les odeurs coumarinées et craquantes du foin, le montant vert de l’herbe coupée et la poudre amandée de l’aubépine ou des viornes. On pourrait aussi imaginer un bouquet de notes aromatiques qui viendrait compléter le tableau. Mais c’est sans compter sur l’art de la dynastie Guerlain à s’éloigner des thèmes proposés pour jouer sur la suggestion et un détachement qu’il est facile de rapprocher de la peinture.

Cette formule, ici reconstituée d’après celle de 1924 de Jacques Guerlain, elle même partant de la formule d’Aimé de 1898, relève en réalité davantage de la représentation idéalisée de la campagne. Très "bourgeoisie parisienne", elle paraît sortie tout droit d’un tableau de Monet, à la manière d’un Les Coquelicots, plutôt que du réalisme dont fait preuve Jean-François Millet dans Des Glaneuses. Ce voyage impressionniste à la campagne se traduit donc par la traversée d’un champ de roses en fleurs, dont le parfum gras et capiteux est rafraîchi par la fraîcheur des feuilles de verveine et de citronnelle que froissent, en passant, les robes des dames élégantes portant leurs ombrelles.
Des notes amandées donnent de l’épaisseur au parfum sans pour autant suggérer le foin que l’on pourrait attendre. Elles évoquent plutôt les lilas en fleurs et l’œillet. Serait-on finalement dans un jardin plutôt qu’aux champs ? Ces fleurs se mêlent peu à peu au fond de santal baumé et doucement cuiré qui esquisse déjà un Shalimar, tout en rappelant Jicky.
Une bonne partie du rendu du parfum est due à l’utilisation de la mousse de Saxe, cette base de De Laire qui mettait en avant l’isobutyl quinoléine tout en la fondant dans la rose, le géranium, le vétiver et le styrax, et qui servit, entre autres, à la création de Nuit de Noël, Habanita, Bouquet de Faunes, Chamade ou encore Opium. La mousse de Saxe donne à À travers champs toute sa profondeur et son scintillement à la fois patiné et moiré, et annonce déjà les descendants qui suivront, inspirés de près ou de loin par cette promenade idéalisée à la campagne. A moins que ce ne soit une promenade prémonitoire "À travers les Champs (Elysées)", comme annonçant la future célèbre adresse de la maison au 68 de l’avenue éponyme qui ouvrira plus tard ?

À l’image d’un vieux dessin-animé, le témoignage pour Voilà pourquoi j’aimais Rosine commence par les doigts de Jicky ouvrant un vieux livre de contes et déchiffrant, non sans peine, les premières lignes d’une histoire... Une histoire d’amour et de haine.

Voilà pourquoi j’aimais Rosine - Jacques Guerlain, 1900 - par Jicky

L’écriture d’Aimé Guerlain, qui pose la première phrase de l’histoire de la parfumerie, codifiera toutes les créations qui s’ensuivront par un jeu sur les contrastes des matières premières, des réponses et des ponts inattendus entre elles. Pour le premier parfum de Jacques Guerlain, des vingt-cinq qui seront abordés, n’envisagez pas les paysages delicatements impressionnistes et nuancés que l’on retient de lui. Pour commencer, le parfumeur décide de reprendre là où finissait Aimé, pour pousser jusqu’à l’implosion l’écriture de son oncle, la maximaliser pour finalement mieux la détruire et créer sa propre parfumerie, son propre monde.

Au commencement, un contraste violent. Voilà pourquoi j’aimais Rosine débute par un voile de la brillance des étoiles où se mêlent les cris noirs des hurleurs de la nuit. Partant de la dualité imperceptible de Jicky, Jacques injecte dans sa formule les deux thématiques les plus brûlantes de l’humanité : l’amour et la mort. Eros et Thanatos. De manière volontairement manichéenne, il donne à l’amour le drapeau blanc : la bergamote brute se sépare de ses atours trop fruités pour se lier à un géranium scintillant, aux veines semblables aux marbrures d’une pierre blanche à peine humide. Ce duo permet de mettre en avant la figure de proue de l’amour olfactif dans la culture européenne : la rose. Comme dans Pao Rosa, elle possède la candeur de la rose fraîche et verte d’un jardin d’herboriste, saisissant la luminosité du premier bloc du parfum. Puis, déjà, Jacques la nuance comme il saura si bien le faire par la suite tout au long de sa brillante carrière... Car dans son travail sur l’amour, le parfumeur a insufflé une sexualité bonne pour les procès littéraires sulfureux de la fin du XIXème siècle : indubitablement, Voilà pourquoi j’aimais Rosine dégage une subtile odeur de cette fleur de châtaignier qu’affectionnait Sade...
Au même moment, le coït s’interrompt et le tableau se noircit, se consume même. Le bouleau, aux odeurs de feu déjà mort et de copeaux de bois carbonisés, émerge. Bien évidemment, à l’image de la rose, il n’est pas seul. Ayant corrompu un iris, en lui volant sa texture terreuse et poudrée, ainsi qu’un patchouli, réduit à ses artifices les plus sombres, il part décimer les lueurs pleines de vie et d’extase de ce départ. Cuir, cendres, poussières et poudre de canon : la mort porte le drapeau noir. Mêlés dans le parfum, la rose et le bouleau saignent, l’un par les épines de l’autre et la première par la violence du second. Alors, seulement, du blanc et du noir surgira une troisième couleur : le rouge. Le parfum écrit sa propre légende en remettant en avant les trois couleurs fondamentales de l’humanité.

Une page se tourne, le récit de guerre fait place à la voix chaude et profonde d’une femme lisant - seule - au coin du feu, l’histoire d’une rose et d’un cuir s’aimant et se déchirant. Cette histoire, c’est son histoire à elle, celle qu’Hugo appelait "la Voix d’Or"... Sarah Bernhardt.

Pour vous parler de Fleur qui meurt, nous avons convenu de publier une page retrouvée dans un carnet à la couverture de cuir vert d’un certain Newyorker. De ses écrits, vous pourrez vous imaginer ce parfum au nom évocateur.

Fleur qui meurt - Jacques Guerlain, 1901 - par Newyorker

Voilà un parfum bien avant-gardiste, et (dé)culotté, difficile à imaginer sur les élégantes de la Belle Epoque, et qui ne donne pas 114 ans à quiconque le porte.
Cette fleur agonisante, c’est une violette, dont la verdeur de la feuille irradie en tête. Puis c’est la fleur épanouie qui émerge, naturelle, ni sucrée, ni fruitée. Mais ne nous laissons pas abuser, nous sommes loin, très loin des soliflores mièvres et des parfums alambiqués des années 1910. En effet, les jolis pétales sont rapidement recouverts et submergés par une épaisse couche de musc, de costus, de cassie et de mousse, apportant un effet cuiré, sombre et brut, qui sert de contrepoint à la douceur florale.

Quand je respire Fleur qui meurt, il me vient à l’esprit l’image macabre d’une petite violette au milieu d’une forêt en feu, recouverte par les cendres, luttant pour sa survie. Las, elle finira par mourir dans les flammes, dans un dernier soupir parfumé. Cruel et dramatique, Fleur qui meurt est comme un film déroulant un scénario implacable, dont on sait dès le début que l’issue sera fatale. Il n’y a pas de "happy end", non, aucun baume, aucune vanille ne viendra nous rassurer et adoucir ce funeste scénario. Je l’avoue franchement, j’ai un coup de cœur pour cette création fascinante, avec l’impression d’avoir reçu un coup de point à l’estomac lors de sa découverte.

Poétique et mélancolique, mais dure, brute et follement androgyne, très dandy, Fleur qui meurt est une création d’une modernité déconcertante, qui pourrait sortir aujourd’hui en niche, malgré un nom - pourtant sublime - qui tiendrait du sabotage marketing.
On retrouve la trame de ce très beau parfum dans Jolie Madame de Balmain, en plus canaille, où la violette est enrobée d’isobutyl quinoléine, et dans Fahrenheit, mais aussi, par ses notes sombres et fauves, dans Une Fleur de Cassie chez Frédéric Malle. Et je me dis que, finalement, Insolence, avec sa violette (quoique bien plus fruitée), tiendrait davantage de Fleur qui meurt que d’Après l’Ondée.

Voici donc des parfums si bouleversants et qui entraînent de telles impressions, bucoliques mais aussi pleines de vigueur, qu’on croit assister à des tragédies où la séduction, l’attrait et l’amour ne peuvent que se consumer au travers du déchaînement de la passion et de la mort...
La semaine prochaine, après cet épisode animé, devrait être plus calme et apaisée. Malgré tout, nous irons butiner quelques codes clefs de la maison Guerlain ainsi qu’un autre soliflore pour le moins inattendu qui devraient nous révéler encore quelques surprises !

(Cet article fait partie de notre Saga Guerlain)

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billieH

par , le 28 mars 2015 à 09:01

Je suis désespérée ce matin de ne jamais pouvoir sentir Fleur qui meurt...

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Opium

par , le 30 juillet 2014 à 14:47

Bonjour Macis, L’orpheline, Doudou, Zab63 et Arpège.

Merci pour vos messages, vos réflexions, vos compliments, nous sommes touchés et comblés.

Je peux bien vous avouer ma satisfaction pour cet épisode qui s’est révélé, au final, très équilibré et bien structuré, ce qui n’est pas si simple sachant que les parfums sont réunis par dates et non selon un autre type de classification (qui pourrait être plus cohérent(e) mais rendrait la lecture chronologique difficile).

Ce soir, les différentes parties de cet épisode devraient être plus diverses, mais, les surprises que chaque parfum révélera devraient maintenir un bel intérêt. Enfin, je l’espère... #touchedel’œillet

Je vous remercie grandement, au nom des participants qui ont accepté de jouer le jeu avec Jicky et moi et que je remercie également encore ici, pour vos mots chaque semaine ; cela nous motive à renouveler l’effort pour la semaine suivante comme s’il s’agissait d’encouragements et de bouteilles d’eau de ravitaillement lors d’une course marathonienne. ;-)

A ce soir pour la suite !
En espérant que cette semaine vous plaise encore et toujours... ^^
Vive l’odorat !
Opium

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Arpège

par , le 24 juillet 2014 à 16:28

Vraiment, un grand bravo !

Une tres belle et complete description a la fois olfactive, poetique, historique avec beaucoup de style !

Vous rendez vraiment hommage aux Createurs et Creations Guerlain.

Merci !

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zab63

par , le 24 juillet 2014 à 10:53

Vous êtes décidément très doués. C’est passionnant. Merci !
Ah, ces noms poétiques à rallonge ...

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doudou

par , le 24 juillet 2014 à 08:48

Bravo messieurs, cet épisode est magnifique !
Je me souviens avoir senti Fleur qui meurt sur une mouillette avec Jicky, et effectivement c’est d’une modernité saisissante. Il n’y a pas de foisonnement vintage autour de la violette, le propos est presque un peu épuré, c’est une sensation incroyable quand on réalise l’âge de cette création.....
Merci beaucoup de nous faire voyager dans le temps et dans les émotions.

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ancien membre

par , le 23 juillet 2014 à 22:29

Fleur qui meurt apparaît être le précurseur de l’ère lutensienne en parfumerie. Je pense à De Profundis, Gris Clair et L’orpheline... des parfums non codifiés par genre dont le thème olfactif se joue entre la vie et la mort, « entre ciel éclair ».

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macis

par , le 23 juillet 2014 à 21:44

Magnifique , cette fois encore ! Merci à vos quatre nez et à vos 40 doigts qui ont de nouveau pianoté avec talent. Un grand bravo à votre quatuor et un grand merci pour ce récital.

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