Auparfum

Esxence 2018, dix ans de parfumerie indépendante

par , le 13 avril 2018

Chaque année depuis 10 ans, le salon Esxence accueille à Milan plusieurs centaines de marques de niche, rassemblées durant quatre jours pour présenter leurs nouveautés. Distributeurs, propriétaires de boutiques, journalistes venus de tous les pays, et même le public milanais pendant deux jours, circulent dans ce vaste espace clos, saturé d’effluves, de talons aiguilles et de décors à dominante noir & doré, qui ressemble à la plus grande boutique de niche du monde. [1].

Cette année, entre le 5 au 8 avril, Nez, la revue olfactive, partenaire du salon, a eu droit pour la première fois à un stand et a pu ainsi faire découvrir ses cinq numéros (dont le tout dernier #5 intitulé “Naturel & synthétique” en exclusivité !) ainsi que sa collection de livres, Les Cent onze parfums qu’il faut sentir avant de mourir, L’Écrivain d’odeurs et Aphorismes d’un parfumeur, parus dans la collection Nez Littérature.

Autant vous dire qu’avec une telle offre et une telle prestance, notre stock a vite fondu !

Almost #nofilter @esxenceofficial #esxence #esxence2018 with @anneso.fvr

Une publication partagée par Nez, la revue olfactive (@nezlarevue) le

Mais en dehors de Nez, il y avait bien des choses à découvrir… et c’est toujours un dilemme de passer une journée à Esxence : que sentir en premier ? Quel stand explorer ? Faut-il s’aventurer au hasard ou demander aux connaissances croisées ce qu’ils ont déjà repéré ?

Mon heure d’arrivée coïncidant avec la révélation des finalistes de la cinquième édition des Art & Olfaction Awards (pour lesquels j’ai d’ailleurs l’immense plaisir de faire partie du jury final, cette année) c’est donc par là que je commence tout naturellement ma visite.

Dans la catégorie « Artisan » (quand le fondateur est aussi le parfumeur), beaucoup de marques inconnues, jamais senties, mais je repère tout de même une maison suédoise que j’avais découverte à Paris : Stora Skuggan, dont le parfum Silphium (un boisé épicé, aromatique, poivré et savonneux) m’avait déjà interpellée. Je prends connaissance du nom de mon coup de cœur lors de ma première évaluation en aveugle : Morah, de la maison Pryn Parfum, composé par Prin Lomros un parfumeur thaïlandais qui a voulu évoquer « une femme fatale qui doit survivre dans un monde d’hommes », en combinant une structure vintage avec des matières du Sud-Est asiatique… résultat bluffant : un chypre fumé, résineux, mystique et hypnotique.
Côté « Indépendant » (quand le parfumeur est externe à la marque), j’avais bien évidemment reconnu le sublime Nuit de Bakélite de Naomi Goodsir, composé par Isabelle Doyen, déjà coup de coeur dans Nez #4, et depuis récompensé lors des Fifi Awards 2018 par le Prix des experts de la Meilleure fragrance d’une marque de niche indépendante de la Fragrance Foundation. Autre trouvaille : Osang de Talismans, une composition intense et marquante de Giovanna Festa, qui « célèbre les saints et les superstitions », avec de la myrrhe, du fenugrec, du miel, des résines et des baumes. Bonne surprise aussi avec L’Eau de Virginie d’Au pays de la fleur d’oranger, créée par Jean-Claude Gigodot : une rencontre entre un mimosa et une tubéreuse, camphrée et épicée, un parfum solaire, généreux et radiant.

Premier stand visité : Huygens, « officine de beauté naturelle » qui a déjà trois parfums à son actif et présente trois jolies nouveautés, toujours très concentrées en naturels, mais qui ne s’interdisent pas les synthétiques, et contenant également des eaux florales : Le Levant, autour de l’immortelle, Moon River, une cologne centrée sur l’orange douce, fraîche et délicate, et Gold Mund, un ambré aromatique avec des notes de thym.

Anatole Lebreton a cette année encore une nouveauté à présenter : après Grimoire, voici Cornaline, qu’il a construit « sur un accord à la Sophia Grojsman » dit-il dans un sourire. On reconnaît en effet les notes typiques de la créatrice de Paris et Trésor : ionones, Iso E Super, musc et Hedione, qu’il a habillées de facettes étonnantes : graine de carotte crémeuse, ylang-ylang épicé, poire pétillante, géranium presque menthé, Muscenone aux effets de peau, et quelques notes fruitées, presque confiturées. « Je ne voulais pas d’un effet crème solaire » assure-t-il, et c’est plutôt réussi, Cornaline est surprenant, mais bien équilibré, on lui découvre de nouvelles facettes à chaque coup de nez sur la mouillette ou le poignet.

Wide Society est une toute nouvelle marque lancée par les propriétaires de The Different Company, Sophie et Luc Gabriel. Conçue autour de l’idée du voyage (car le parfum en est un), la gamme se compose de six créations, qui se déclinent en plusieurs formats pour être plus faciles à emporter dans sa valise : 100ml, 3 x 10ml, 6 x 10ml, ce dernier pouvant comporter les six créations, idéal pour tout découvrir.
Emilie Coppermann chez Symrise a composé trois parfums : Suite #6, un santal lacté et floral ; Nubes, un floral musqué cotonneux et aérien inspiré d’un train argentin qui passe au-dessus des nuages, et Signs of Times un boisé ambré gourmand. Alexandra Monet de Drom a imaginé les trois autres : Acqua Travelis, une cologne très dynamisante, avec des notes de verveine, menthe et un fond boisé tenace, qui est inspirée d’une formule qu’elle utilisait déjà elle-même depuis longtemps, notamment pour se rafraîchir après un long vol, une formule « anti-jetlag » en somme ! Up in the air est un cuiré avec des notes de vieux rhum, vanille, fruits secs, épices… « pour faire plaisir à Luc », dit-elle, car elle savait qu’il aimait les cuirs liquoreux.
Enfin, gros coup de cœur : Night Train, qu’elle a pensé comme « le parfum qui reste dans l’ascenseur après qu’une femme en soit sortie », un chypre avec un sillage superbe, entre patchouli, rose (essence et absolue), aldéhydes, qui semble tout droit sorti d’un flacon vintage.

Perris Monte-Carlo : je ne connais pas du tout cette marque, et souhaite ressentir leur Cacao Aztèque, finaliste des Art & Olfaction Awards, une composition autour de la fève de cacao qui tourne le dos à la gourmandise, misant plutôt sur des notes sèches, épicées, poivre, fleur blanche. Je découvre également leur nouvelle gamme conçue autour de trois agrumes cultivés en Italie et créée par Luca Maffei et Gian Luca Perris : Bergamotto di Calabria (bergamote), Mandarino de Sicilia (mandarine), et mon préféré Cedro di Diamente (cédrat), tous trois très réalistes et juteux, on en boirait !

Chez Atkinson’s, leur dernier Mint & Tonic ne m’emballe guère, mais j’aime assez leur 41 Burlington, une fougère à la réglisse avec des notes poudrées et géranium, retro avec un twist.

Juste en face de Nez, je suis attirée par le petit stand d’une marque basée à Los Angeles : Régime des fleurs, qui s’inspire d’un univers botanique et bucolique, et présente cinq compositions, créées par Mathieu Nardin en 2016, assez singulières dans leur esthétique olfactive : Cacti, un aromatique autour de notes de shiso, concombre, et thé noir ; Glass Bloom, une rose-thé vert très musquée ; Falling Trees, qui représente « la vie d’un arbre », avec des notes résineuses, baumées de benjoin, encens, myrrhe et aromatiques de genièvre et cyprès ; Gold Leaves, sans doute le plus étrange, construit autour du pittosporum, cette fleur blanche poussant dans des buissons sur la Côte d’Azur, mêlée ici à des notes épicées ; et enfin Willows, très poudré, entre tilleul, iris, violette et mimosa.

Je m’arrête chez Carner Barcelona, où trois nouvelles créations sont exposées : Botafumeiro, inspiré du grand encensoir de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle qui balance dans l’air des fumées d’encens, ici accompagnées de ciste, muscade, freesia, styrax. Ambar de Sur est un ambré... classique. Megalium mérite le coup de nez : intensément cannelle, avec du calamus, poivre, oliban, il est très gustatif, réaliste et joyeusement stimulant.

Les Bains Guerbois, qui viennent également de recevoir pour 2015 Le Phénix le Prix des experts ex-aequo avec Nuit de Bakélite aux Fifi Awads, présente sa dernière création : 2013 Résidence d’artiste, imaginé par Dorothée Piot, un beau santal avec des notes de cuir, violette, fruits confits et cumin.

Sylvaine Delacourte qui avait lancé en 2016 sa première gamme « Muscs », propose désormais une nouvelle collection de cinq compositions centrées sur la vanille, chacune dans une direction précise : Vangelis, une vanille épicée ; Vahina de Randa Hammami, une vanille solaire, avec fleur d’oranger et fève tonka, Virgile d’Irène Farmachidi, une vanille aromatique avec du romarin, de la sauge et du géranium, Vanori qui mêle la gousse à du jasmin et du frangipanier, et enfin Valkyrie de Maurice Roucel, une « vanille fourrure », surdosée en muscs, qui n’est pas sans évoquer Musc ravageur… Sylvaine Delacourte présente également sa première bougie Equinoxe de printemps, une délicieuse composition très diffusive autour de la fleur d’oranger.

Une bonne surprise chez Aedes de Venustas, qui lancera en juin Musc encensé composé par Ralf Schwieger. L’encens est une matière fétiche de la maison, il est ici enrobé d’un accord de musc Tonkin, avec ses facettes animales, et d’un accord aromatique de sauge sclarée. Un nuage propre et savonneux contraste avec la sensualité charnelle du musc et la minéralité fumée de l’encens. Envie d’y revenir.

Neela Vermeire, qui nous a déjà enchantés avec ses six précédentes créations dans lesquelles on ressent le temps passé à peaufiner chaque formule (dont Pichola, mon préféré), présente Niral. S’inspirant des soies du Bengale et du Cashmere, elle a imaginé avec Bertrand Duchaufour une composition réellement texturée, très multi-facettes, où un accord Champagne (pétillant et acidulé) s’ouvre sur un iris beurré, qui se superpose lui-même à un cuir doux, des épices, du santal, de la rose… Un parfum vivant, mouvant, comme l’étoffe de soie couleur prune qu’elle présente à côté de son parfum.

Enfin, pour beaucoup de visiteurs cette année, l’attraction principale de cette dixième édition est sans aucun doute sur le stand de Jacques Fath, avec le lancement de l’Iris de Fath, qui fait renaître de manière bluffante l’Iris gris créé par Vincent Roubert en 1947, disparu en 1954, et qui est devenu l’objet d’un culte pour les collectionneurs de parfums vintage. Est-ce d’ailleurs un hasard si c’est un grand amateur de vintage, que vous connaissez bien, qui a contribué à sa résurrection ? Yohan Cervi, rédacteur pour Auparfum depuis 2013 et pour Nez depuis son lancement, a collaboré avec un autre nom qui ne vous est pas non plus inconnu : Patrice Revillard, jeune parfumeur frais émoulu de l’École supérieure du parfum qui écrit également sur ce site et dans Nez. Ils ont cofondé depuis un an, avec le parfumeur Marie Schnirer, le studio de création Maelstrom.

Mais je vous en dirai plus sur la genèse de ce mythique Iris très prochainement...

J’ai sans aucun doute loupé beaucoup d’autres nouveautés qui valaient sûrement le détour, mais j’espère bien me ratrapper très vite !

— 
Photo d’illustration de l’article : Compte instagram d’Esxence

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Aberystwyth

par , le 16 avril 2018 à 13:26

Iris Gris est de retour ???? Ohlàlà... Et par Newyorker et Patrice en plus... Je veux dire, en terme de symbolique, c’est fantastique !
Et c’est une façon magistrale de transmettre une légende à la nouvelle génération. Bref, il y a de quoi être sur des charbons ardents !

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par , le 16 avril 2018 à 13:38

Juste un bémol : en production limitée et à plus de 1400€ les 30 ml... Retour sur le marché ou effet d’annonce pour initiés ?...
Bel après-midi.

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par , le 17 avril 2018 à 17:37

Bonsoir DOMfromBE,

Le parfum sera disponible à partir de Septembre, au sein de quelques parfumeries indépendantes sélectionnées (à l’international). Tirage limité à 150 exemplaires par an.

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par , le 17 avril 2018 à 17:41

Merci pour ces précisions, Newyorker. J’avais en effet lu ces détails déjà publiés sur Fragrantica.

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par , le 17 avril 2018 à 21:22

Looool 1400 euros les 30 ml, plus cher qu’un anti-cancéreux !
Quelle fumisterie mon dieu....
Jusqu’où irons nous dans le n’importe quoi ?

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par , le 18 avril 2018 à 12:38

On dirait qu’à l’instar d’autres secteurs du luxe, comme la mode et la bagagerie, on réveille des noms oubliés du grand public... Avant quoi ? Une déferlante de sucreries inintéressantes ?
Pour l’exercice de style, il y a l’osmothèque de Versailles.
J’espère que les flacons qui seront produits (et vendus) seront appréciés à leur "juste" valeur...
Cela me fait juste penser au Printemps du luxe, Boulevard Haussmann... Quels parisiens y mettent les pieds ?
Le parfum est un art ? Peut-être l’est-il encore parfois, mais c’est surtout un business qui n’a pas encore montré ses limites au niveau mondial. L’Europe et le marché féminin sont saturés. Il y a encore, en dehors de ça, tellement de marchés à explorer...

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par , le 30 avril 2018 à 22:48

Ouiiiiii des marchés pleins de oud synthétiques et d’arômes lessiviels. Quel bonheur !

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par , le 29 avril 2018 à 15:14

Merci pour votre engouement Aberystwyth ! :)
On rougit en lisant ça, et on espère être à la hauteur des attentes des passionnés ! #pression

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par , le 30 avril 2018 à 19:28

Gnark gnark ;) je crois que je vais continuer à mettre la pression juste pour le plaisir ^^

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StellaDiverFlynn

par , le 13 avril 2018 à 21:11

Merci beaucoup pour ce reportage ! J’étais aussi impressionnée par Morah et Silphium le plus lors de ma première essai aveugle. J’espère pourvoir découvrir encore plus leurs autres créations respectivement.

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Beer luc

par , le 13 avril 2018 à 14:34

Un bain se prend dans une baignoire mais pas que ....puisque je viens de le prendre en parcourant ces lignes.
Night Train m’intigue beaucoup ainsi Niral.
Au sujet de Atkinsons,je conseille pour celles et ceux qui apprécient la fève tonka : Oud save the queen,un must.
Merci beacuoup,Jeanne Doré, pour votre compte rendu très olfactif.

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