Auparfum

Oud, de Francis Kurkdjian : « On ne doit pas le sentir mais le ressentir »

par , le 2 septembre 2012

Présent à la Scent Room du Printemps Haussman pour le lancement de son nouveau parfum Oud, Francis Kurkdjian a très gentiment accepté de répondre à quelques questions improvisées entre deux coupes de Champagne, un moment aussi délicieux que le créateur lui-même.

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AuParfum  : Quel est l’idée de départ de votre parfum Oud ?

Francis Kurkdjian : Je suis parti du constat que la parfumerie française, les matériaux qui la composent en tous cas n’ont rien à voir avec la France. Aucune note, aucun bois et très peu de fleurs sont français à part la lavande, la jonquille et le narcisse. Notre savoir-faire n’est donc que d’associer et je trouve intéressant comme miroir social de pointer le fait que pour exister notre parfumerie a besoin du travail des autres. Placer Oud dans un contexte arabisant s’inscrit dans ce raisonnement.
Au départ je souhaitais l’appeler Mirage de Oud avec un palais et un bain de sable d’où sa note très pétillante, presque piquante apportée par le safran qui, justement dosé, fait twister un plat comme un parfum. On ne doit pas le sentir mais le ressentir. Il en faut très peu, c’est un ingrédient extrêmement volatile. Je souhaitais aussi replacer le oud dans ses origines où il était plus l’apanage des femmes dans des caravanes bédouines au travers de la fumigation des vêtements pour les parfumer.
La plupart des marques l’enferment dans un accord typiquement moyen oriental de bois, souvent le même et qu’on peut d’ailleurs réaliser sans oud, un peu comme on peut faire un accord ambre à partir de vanille, patchouli, vétiver et labdanum, rien donc à voir avec la note ambre gris. J’ai porté dans ma jeunesse Vetiver de Carven et la note vétiver est juste suggérée, une démarche qui m’intéresse et qui prouve qu’on peut faire autre chose avec du oud sans forcément tomber dans ce qui existe déjà.
Mon idée c’est de prendre les gens à contrepied, quelque part une démarche identique à celle qui existe avec un autre ingrédient décrié, le patchouli.

 

AP : Comment apporte-t-on cette douceur non sucrée à un parfum ?

FK : Prenons l’exemple de la tarte au citron. Il suffit de très peu de sucre pour que le citron bascule du côté dessert. Dans un accord avec une forte proportion de bergamote il suffit d’une dose de 0.1% d’une note un peu sucrée, pour que se forme une résonance qui modifie la perception et l’entraine vers une tonalité très douce. Il en va de même avec de l’eau à température négative mais liquide. Si on la déséquilibre en l’effleurant, elle peut instantanément se transformer en glace (ce qu’on appelle la surfusion NDR) Ce côté doux ou velouté s’obtient par cette minuscule note légèrement sucrée qui va apporter une tonalité différente.

AP : Quand vous travaillez une formule, sur quelle peau jugez-
vous le résultat ?

FK  : Je teste sur moi et si ça me plait j’en reste là. C’est une vue de l’esprit que de croire qu’on peut prendre en considération toutes les peaux sous prétexte qu’un parfum peut « tourner » chez certains. Ça arrive très rarement. C’est comme pour un créateur de mode. Il y a la taille mannequin et la taille commerciale. Il ne peut pas aller au-delà. Pour un parfum on peut travailler en mode aseptisé et que sur papier, mais comme on a tous une relation unique au parfum via sa peau, je préfère cette approche et découvrir comment un parfum « tombe » sur chaque peau. De toute manière si un parfum a un sillage, s’il est techniquement bien construit, il tombera bien sur peau.
D’une certaine manière je construis un parfum dans mon absolu, après chacun va se l’approprier à sa manière et avec les interactions que la peau de chacun va induire. Créer un parfum c’est un acte très égocentrique ce qui ne m’empêche pas d’avoir recours à deux ou trois amis pour sentir le sillage.

AP : Comment voyez-vous votre peau ?

FK : Je n’ai pas de problèmes avec les parfums, je ne mets pas plus en avant des arômes verts qu’une vanille. Je mange de tout, pas épicé, je ne me lave pas au savon mais uniquement à l’eau chaude et froide, choisis une lessive très neutre, sans arômes artificiels ou de muscs trop marqués de sorte à la respecter au mieux. Plus on est détersif avec la peau, plus elle se rebelle et produit des sécrétions qui en retour vont nécessiter des lavages et du déodorant et c’est ainsi qu’on rentre dans un cercle vicieux.

AP : L’alimentation est importante à ce point ?

FK : Bien sûr. Au bout de quelques jours en Asie, comme mon alimentation est différente, j’ai un ressenti vis-à-vis de mes parfums radicalement différent. Il en va de même pour le Japon où l’on mange essentiellement du poisson, du riz et des viandes bouillies avec très peu de laitages. Un parfum réagit aussi à la température du corps, c’est ainsi qu’on obtient des rendus différents de personne en personne et de jour en jour.

AP : En quelques mots, si je me parfume avec Oud (je joins le
geste à la parole), comment décririez-vous ce que vous sentez ?

FK : Ça commence par une bouffée d’élémi avec une touche d’aneth presque anisée, comme du pastis qui est un peu sucré grâce à l’anis. Ça rappelle le fenouil sec, presque le céleri. On va appeler ça la magie de l’élémi. Il faut dire que j’en mets beaucoup. Puis le safran se place au même niveau que l’anis. Très vite le parfum bascule avec le cèdre et le patchouli. Comme dans le fenouil il y a une note terpène, un peu comme la térébenthine et qu’on a la même dans le patchouli, le lien entre les deux est créé, sans oublier le cèdre qui a aussi une partie terpénée.

Les trois se construisent bien et montent avec un enchainement de notes proches de l’anéthol que l’on retrouve en ingrédient principal dans l’anis étoilé, mais aussi dans le fenouil, le céleri, l’aneth, le basilic et l’estragon. Rien que l’anéthol nous apporte donc un spectre de six notes différentes. Enfin arrive le oud porté par le cèdre sur un bras, là où sur l’autre a pris place le patchouli. Le cèdre est très doux, presque lacté.

AP : Vous dévoilez 5 ingrédients, s’agit-il là des principaux, de ceux qui créent l’accord ?

FK : Un parfum repose sur de très nombreux ingrédients mais ce qui compte et ce qui ressort c’est le squelette, l’accord principal. Si je supprimais tout sauf le squelette, l’accord du parfum serait toujours là. J’utilise souvent l’exemple d’un orchestre de 50 pièces. Un seul instrument suffit pour jouer l’air mais les autres apportent du volume. L’air de Oud est donné par 5 ingrédients, l’élémi, le cèdre, le patchouli, le oud et le safran. Si je les enlève, je n’ai plus que ce qu’on appelle en parfumerie la sauce, une expression grassoise.

Un parfum réussi est un parfum construit et qui diffuse, mais pour ça il faut que le squelette soit structuré et supporté par la sauce. On peut dire que comme au patinage, un bon parfum doit avoir une bonne note artistique mais aussi technique. Si l’un des deux manque, pas de médaille d’or !!

AP : Mais un parfum peut aussi être réussi sans sillage, dans
un style confidentiel…

FK : Ahh non, je voudrais bien qu’on m’explique comment on peut vendre du parfum sans qu’il diffuse et ce n’est même pas un problème de dilution car nombre de best-sellers historiques tiennent et diffusent malgré une dilution entre 3 et 5% maxi. La diffusion d’un parfum tient uniquement à la manière dont il est structuré et proportionné. Il y a une légende tenace qui dit que les muscs et les notes animales tiennent un parfum, mais c’est juste parce que ce sont celles qui durent le plus longtemps dans un parfum !! Il faut imaginer chaque ingrédient comme une couleur mais aussi un volume physique.

Quand on travaille un parfum on raisonne en trois dimensions un peu comme si l’on assemblait des cubes de différentes tailles et couleurs. De loin cela peut être harmonieux, mais de près ça peut ne pas être réussi et ce n’est pas en ajoutant plein d’éléments que ça sera plus harmonieux. Il en va de même avec les ingrédients. Charger en notes qui tiennent ne rendra pas votre parfum plus résistant ou diffusif. On ne peut pas encore modéliser le comportement d’un parfum mais la diffusion est essentielle et ne pas y parvenir lors de sa création est un échec. Pour moi un parfum est le plus bel accessoire de votre garde-robe, et de la même manière que vous arborez fièrement un joli sac de marque ou une paire de lunettes, il faut qu’il se fasse remarquer aussi en diffusant son message et sa signature.

Voilà enfin les cinq ingrédients composant le squelette et que j’ai eu la chance de pouvoir sentir individuellement en les commentant avec Francis Kurkdjian. Un vrai bonheur.

Elémi : Citronné, poivré blanc et rose, anisé, frais. Très volatile et fusant il rappelle aussi les notes de terpènes présentes dans le patchouli et dans une moindre mesure le safran.

Oud : Bois pourri, animalisé, fromage de chèvre, doigts de pied, biquette, entêtant limite intenable et d’une puissance inouïe comparé aux quatre autres ingrédients.

Bois de cèdre : Ancien crayon que l’on taille, vieille commode, note assez douce, lactosée.

Patchouli : Terpènes, térébenthine puis évolution vers un effet de feuilles mortes fraîchement séchées, pas encore en voie de compostage. Feuilles terreuses de marronnier. C’est un patchouli déferrisé ce qui lui apporte de la stabilité.

Safran : Velouté, extrêmement doux, poudré, puissant, mystérieux et à la fois très alimentaire et inscrit dans notre mémoire olfactive. Par le biais du safranol il offre de légères notes de térébenthine ce qui permet un raccord rêvé avec l’élémi et le
patchouli.

Où acheter ?

La marque citée dans l'article (Maison Francis Kurkdjian) est disponible dans les boutiques partenaires de notre annuaire des points de vente parfums de niche listées ci-dessous :

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par , le 7 juillet 2014 à 12:00

Un plaisir à lire ! Merci !

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par , le 13 septembre 2012 à 18:11

tres bon article

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