Auparfum

Le Sens Sentimental

© Eléonore de Bonneval
Souvent les odeurs stimulent des moments importants de ma vie et je peux les visualiser. Elles n’ont pas besoin d’être sophistiquées pour que de merveilleux souvenirs reviennent à mon esprit et que de vives émotions soient suscitées. Comme par magie, l’herbe fraîchement tondue m’évoque mon frère sur la tondeuse dans le centre de la France, l’odeur de la lavande me rappelle les sachets de tissus présents dans mon armoire d’enfant et certains parfums m’évoquent instantanément l’existence d’un ex. Je suis alors submergée au point d’en être déroutée.

Etant photographe, je me suis demandé si cette capacité à visualiser les odeurs était ce que nous appelions la synesthésie - phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés. Il s’avère que non. Nous mémorisons les odeurs dans le contexte émotionnel dans lequel nous les percevons. De tous nos sens, c’est le plus proche de notre système limbique, le siège des émotions et de la mémoire à long terme de notre cerveau. C’est intrinsèque aux odeurs : elles ont la capacité de relier notre environnement extérieur à nos histoires les plus intimes.

Depuis le roman de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, nous parlons de « syndrome proustien » pour décrire la faculté de notre cerveau à réveiller des souvenirs que l’on croyait enfouis à tout jamais. L’auteur évoque notamment comment l’odeur d’une madeleine trempée dans du thé l’a fait voyager dans le temps pour le projeter chez sa tante à Combray où il passait ses vacances d’enfant.

Cette anecdote est aussi l’illustration du concept de « Smellscape » – paysage odorant - tel qu’il a été défini par le géographe Douglas Porteous. Contrairement à la vision et au sens du toucher, l’odorat est défini comme un sentiment « non-spatial ». Il nous imprègne dans notre environnement et contribue à renforcer notre appropriation de l’espace. Porteous insiste « nous pouvons rester objectif face à un paysage et le juger objectivement exclusivement pour son esthétisme comme on le ferait pour une peinture mais nous sommes submergés par un « smellscape ». Il est immédiatement évocateur, émotionnel et significatif ».

Des recherches sur la mémoire suggèrent qu’exprimer ses sentiments peut aider à atténuer les séquelles liées aux expériences émotionnelles. Exprimer les faits, les émotions et les sentiments sont clés pour toute personne qui a subi un traumatisme, des événements insensés et qui aurait besoin de se détacher de l’expérience vécue. En 1996, Van der Kolk , Mac Farlane et Van der Hart ont démontré que la participation de tous nos sens dans ce processus de rétablissement est la façon la plus pertinente de resituer l’expérience dans son contexte et de la « re-contextualiser dans des récits neutres ou significatifs ».

Preuve scientifique à l’appui, il a également été prouvé comment le processus de mémorisation « régule les expériences négatives » et « pourrait contribuer à terme à une meilleure santé mentale et physique ». Pour être plus pertinent et efficace ce processus devrait impliquer tous les sens y compris l’odorat mais le vocabulaire manque pour exprimer nos expériences olfactives. Selon Jonathan Müller, notre inaptitude à décrire les odeurs justifierait la force de ce sens invisible et muet. Parler des odeurs, ces molécules qui se mêlent si subtilement, intimement et de manière si intangible avec nos émotions, est une tâche ardue qui demande un processus mental complexe.

Exprimer des expériences traumatisantes, rapporter les événements sous forme de récits complets et lucides est ce qui est exigé des anciens combattants atteints de troubles de stress post-traumatique (TSPT). Depuis 2007, les spécialistes de la « thérapie d’exposition », qui a fait ses preuves au cours des vingt-cinq dernières années comme étant l’un des moyens les plus efficaces pour traiter le TSPT, ont décidé de concevoir une thérapie par réalité virtuelle. « Irak virtuel » est rapidement devenu « Afghanistan Virtuel ». Cette thérapie permet aux soldats de revivre leurs expériences passées et de confronter leurs traumatismes psychologiques. Le logiciel stimule tous les sens tels qu’ils sont perçus sur le champ de bataille y compris l’odorat.

Le psychiatre Skip Rizzo, directeur du Groupe Médical de Réalité Virtuelle (MedVR) de l’Institut de technologies créatives (ICT) rattaché à l’université de Californie du Sud insiste sur l’importance de créer « une expérience très interactive et impliquante pour le patient afin qu’il revive son expérience passée dans un environnement favorable et sûr ». Selon lui, les sons et les odeurs de la poudre à canon, du cordite, du caoutchouc brûlé, des épices irakiennes, du méchoui et les odeurs corporelles stimulent les souvenirs les plus puissants.

L’utilisation d’odeurs pour déclencher des souvenirs émotionnels et accompagner la convalescence de patients pourrait servir d’autres pathologies que le TSPT des anciens combattants. Depuis 2001, l’olfactothérapeute Patty Canac et des équipes de l’hôpital de Garches utilisent les odeurs pour compléter le soin de différentes pathologies. Des ateliers olfactifs sont proposés à des patients anorexiques, des stimulations olfactives sont encouragées auprès de personnes ayant des troubles neurologiques, auprès d’adultes ou d’adolescents en oncologie ou bien encore pour des patients en gériatrie.

Les recherches autour du rôle joué par l’odorat dans notre quotidien, son impact sur la stimulation de notre mémoire, son potentiel dans le traitement d’expériences traumatiques en sont à leurs balbutiements et l’avenir réservé à l’exploration de ce sens dans le traitement de nombreuses pathologies est extrêmement encourageant.

Eléonore de Bonneval
Photo-reporter

  1. Toutes photos : © Eléonore de Bonneval
  2. Portrait d’Eléonore de Bonneval illustrant l’article : © Lucas Cannistraci
  1. Article précédemment publié sous le titre anglais The Sentimental Sense

Eléonore de Bonneval sur le web

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Freelance photojournaliste basée à Londres depuis 8 ans, Eléonore de Bonneval est aussi « photographe des odeurs ». Diplômée en 2003 du Master MIPC de l’ISIPCA (Institut Supérieur International du Parfum, de la Cosmétique et de l’Aromatique Alimentaire) et en 2012 du Master en Photojournalisme du London College of Communication, Eléonore concilie ses deux passions pour le travail documentaire et les odeurs et réalise un travail de long cours sur l’odorat.
Fascinée par le pouvoir et le rôle du sens olfactif dans notre quotidien, elle conçoit l’exposition interactive « Anosmie, vivre sans odorat ». Présentée à Londres pour la première fois en 2012, ce travail touche le public français en 2014. Accueillie au CHU de Bordeaux, cette exposition itinérante est présentée au Showroom de Kenzo Parfums, Paris dans le cadre de l’édition 2014 des Rives de la Beauté où Eléonore intervient aussi lors de la conférence Odorat insolite, un sens invisible et muet à l’IFM (Institut Français de la Mode).
En Novembre, elle décline son travail et s’intéresse au pouvoir de réminiscence et émotionnel du sens olfactif et présente The Sentimental Sense au Science Museum’s Dana Centre, Londres.
Travaillant essentiellement sur des sujets de société et de santé, elle contribue activement aux publications londoniennes Hackney Citizen et East End Review et expose actuellement « Everlasting Lives » en collaboration avec l’Hospice Saint Joseph à Londres. Cette émouvante série de photos concilie des portraits de patients et les objets symboles des moments les plus importants de leurs vies.
Son travail a aussi été publié dans The Guardian, le New Scientist, Folha de San Paulo et Sud Ouest Magazine.
Twitter | Instagram : edebonneval
Facebook : Eleonore de Bonneval Photo Reporter

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potra

par , le 6 janvier 2015 à 13:23

Merci de nous faire profiter de ce très bel article !

Si le titre m’a surprise un instant, en y pensant l’odorat est effectivement le sens qui me semble le plus relié à mes sentiments/émotions. C’est vraiment le seul sens dont les perceptions sont aussi fortement influencées par mon état émotionnel (et inversement ?).

Je peux apprécier ou détester certaines odeurs selon les circonstances, le parfait exemple pour moi c’est la cigarette : je peux aller de l’adoration à la détestation. J’aimais l’odeur de la cigarette que fumait mon grand-père le soir quand j’étais petite, j’inventais des stratagèmes pour essayer de rester près de lui et profiter de l’odeur, malgré le soucis que les adultes avaient de m’éviter le tabagisme passif. J’aime bien accompagner mes amis en pause clope, alors que je n’ai jamais fumé de ma vie (bon faudra que j’en grille une un jour quand même, j’aimerai bien savoir ce que fumait mon grand-père...). A l’opposé, mon pire souvenir de fumée, c’est celle subie à l’occasion d’un verre pris avec des collègues, puis d’un repas où s’était incrusté un mec que je ne "sentais" absolument pas, qui s’est entêté à me faire la conversation malgré mon absence de coopération, et prenait des poses en enchainant cigarette sur cigarette... j’en ai fait une migraine (alors que ça ne m’étais jamais arrivé, même en passant des soirées entières dans des chambres étudiantes complétement enfumées).

Bonne journée à tous
Potra

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Youggo

par , le 6 janvier 2015 à 13:03

Cette notion de « Smellscape » me plait et me parle beaucoup. J’ai remarqué que, bien souvent dans mes recherches d’un parfum, j’étais davantage guidé par le souhait de retrouver une odeur ou une atmosphère qui m’a marqué dans le passé, plutôt que par la volonté de découvrir une création nouvelle. Un voyage dans mes propres souvenirs plutôt que la découverte d’un autre univers. Si bien que parfois, je suis totalement insensible (voire réfractaire) au travail créatif qui peut entourer une matière dans un parfum.

Un exemple : pour moi un parfum au santal doit sentir le santal. Le bois, pur, sec, sans fioritures, tel qu’il persiste depuis si longtemps dans ma mémoire. Alors oui, le travail autour de cette matière sûrement intéressant pour un parfumeur qui va chercher à y projeter sa vision et faire acte de création, mais ce travail ne m’intéresse pas. Moi c’est une émotion très personnelle que je recherche ici, une requête à laquelle il est difficile voire impossible de répondre. Aussi je me cantonne souvent aux solinotes, avec une approche sévère et radicale qui met hors-jeu de nombreuses propositions artistiques : trop sec, trop laiteux, trop épicé, trop cèdre, trop figue...
Ceci dit, j’apprécie beaucoup Bois des Îles de Chanel, santal ultra-sculpté, enrobé, ornementé, détourné. Mais pas pour son interprétation du santal, mais bien parce qu’il se détache totalement du santal naturel de mes souvenirs et devient une abstraction qui parvient à me séduire.

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par , le 6 janvier 2015 à 13:30

Bonjour Youggo,

J’aime aussi énormément cette idée de smellscape, j’associe des odeurs aux endroits ou moments importants/marquants de ma vie, pas l’odeur de choses particulières, mais l’ambiance générale. Je serais bien incapable de décrire ces odeurs complexes, mais les retrouver même partiellement en parfum donne toujours des émotions fortes :-)

bonne recherche de smellscapes :-)
Potra

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par , le 6 janvier 2015 à 11:33

Les recherches autour du rôle joué par l’odorat dans notre quotidien, son impact sur la stimulation de notre mémoire, son potentiel dans le traitement d’expériences traumatiques en sont à leurs balbutiements et l’avenir réservé à l’exploration de ce sens dans le traitement de nombreuses pathologies est extrêmement encourageant.

Cette conclusion d’un bel article (merci Eléonore de Bonneval)résume entièrement l’importance que prend désormais le sens olfactif et qui devrait aller en s’amplifiant considérablement dans l’avenir.

Parmi les études et les progès réalisés (et qui appuient totalement votre exposé), je me permets de signaler les travaux sur l’odorat des 2 prix Nobel de médecine 2004 dont les amateurs pourront trouver quelques précisions sur le lien suivant :

http://www.erudit.org/revue/MS/2004/v20/n11/009708ar.html

Enfin un podium pour l’olfaction comme dit son titre...

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