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Episode 9 - Deuxième Partie : Djedi

par - , le 13 août 2014

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(Cet article fait partie de notre Saga Guerlain)

Djedi - Jacques Guerlain, 1926 - par Opium

Il y a fort, fort longtemps, dans un laboratoire isolé d’une galaxie très lointaine, un parfumeur du temps passé forgea un parfum qui devait devenir un mythe. Éteint après les événements belliqueux qui lui succédèrent, ce parfum devint de plus en plus rare, denrée d’autant plus recherchée qu’elle se tarissait. La Baie, constellation dévoreuse de toutes les créations de l’univers en même temps que vortex chaotique qui semblait absorber tout et encore davantage d’objets sans jamais paraître rassasié, était le seul lieu où le nouveau Graal pouvait être marchandé. Mais, chèrement, très chèrement, par ceux, seuls, qui en avaient les moyens, au prix de transactions inaccessibles pour le plus grand nombre. Détenu par presque aucuns, il était désiré par presque tous...

"La quête du Saint Graal" donc, ou "Le retour de Djedi", voilà l’histoire qui pourrait être ici contée. Il s’agirait presque d’une résurrection christique tant l’objet est et fut brigué par les amateurs de parfums. Si violemment désiré qu’il fut réédité une première fois après sa première naissance. Soixante-dix ans exactement, soit en 1996. Cela permettra alors de porter Djedi au firmament des parfums les plus convoités. A la manière dont on appâte par le désir en créant un objet que l’on expose et met à disposition, mais trop peu de temps pour parvenir à être rassasié, il fut "offert" à l’attention des connaisseurs telle une simple et menue bouchée qui eut pour seul effet (et peut-être intention) de rendre encore davantage affamés lesdits passionnés.

En effet, Djedi fait probablement partie des parfums qui étaient les plus attendus lors de notre rencontre. Aux côtés des très célèbres Jicky, Shalimar et Après L’Ondée, parfums toujours présents dans le catalogue pour lesquels il s’agissait davantage d’une prise de pouls pour vérifier leur état de forme, dans le cas présent, on s’attendait à voir renaître un mythe puisqu’il partage avec le Doblis d’Hermès ce statut envié de parfum cultissime, tous deux ayant fructifié d’une stratégie de pénurie, intentionnelle ou non, qui porta certains aux bords de la démence compulsive.

Alors que quelques instants auparavant, les discussions allaient bon train à propos de ce Guerlinade qui avait l’idée, bonne ou mauvaise, on ne savait plus vraiment, de ne pas sentir "la" guerlinade tout en affichant pourtant bien des airs très Guerlain, voilà que le silence se fit.
Brutal ! Radical. Immédiat.
Tout le monde se tut ou presque. Les connaisseurs avaient conscience de la chance qu’ils avaient à cet instant précis. Le moment était intense.
Moment qui paraîtrait ensuite presque trop rapide, où tout se bousculait quelques instants à peine plus tôt ; cette matinée serait finalement si courte. Voilà que tout paraissait se figer... Là, à cet instant précis, tout se fit très vibrant.
Il est inutile de préciser la tension palpable ressentie lorsque les touches de ce ressuscité d’entre les morts circulèrent, enfin !, attendues comme le messie !

Silence donc. On entend les derniers frottements des stylos et crayons sur les carnets. Des échanges de regards ont lieu...
Chacun peut découvrir, plus qu’un parfum, un monument.
Le silence se prolonge...
Encore davantage.
Enfin, Denyse, la première, osera ce qu’aucun n’osait déclarer : "Eh bien, on peut dire qu’on ne s’attendait pas à cela..." Que Denyse, avec la légitimité et le bagou qu’on lui connaît, se permit de déclarer cela, libéra la parole...
"Ah, non, pas vraiment..., murmurèrent plusieurs personnes.
Mon dieu, c’est contrasté !, poursuivit encore une autre.
Bon, bah, c’est du costaud. Ça passerait presque pour de la niche d’aujourd’hui", conclut Denyse à nouveau.
Quelqu’un lâcha un "Et de la niche genre "touille expérimentale" brutale plutôt à tendance inachevée. Ce n’est pas vraiment harmonieux, si je peux me permettre !", peut-être s’est il agi de moi, mais, la surprise, qui rendait l’avant si précis transforma l’après dans un voile flou indistinct durant quelques instants.

Plutôt qu’une surprise, il s’agit presque d’un choc ! Ainsi, Djedi pourrait ne pas être à la hauteur de nos attentes...
En effet, tout d’abord, les notes semblent s’effondrer les unes sur les autres dans une cacophonie criarde qui est effectivement bien plus proche de certaines marques de niche qui préfèrent choisir des senteurs marquantes pour les esprits plutôt qu’équilibrées. On se trouve à mille lieues de l’écriture de Jacques Guerlain telle qu’on l’a abordée jusque-là.
Des notes florales poudrées habituelles ? Seule subsiste une rose, peut-être accompagnée de son habituel compagnon, le jasmin (mais, difficile à dire tant le parfum semble résister à toute forme d’approche) et avec une pointe d’un iris mutant, qui émergent difficilement d’un magma chaotique qui paraît en fusion, celui d’un labdanum gigantesque à la consistance pâteuse qui semble absorber toute autre matière sans possibilité de survie. La lave ou le goudron d’un cratère en éruption en somme, ceux d’un cuir ambré si compact qu’il dévore tout. Et, pour ajouter encore au sentiment de perte de repères, contre ces notes obscures tentent d’en pousser d’autres, plus médicinales, à l’image de cette lavande et de ce brin du muguet miraculés parmi la roche en fusion ! Une sensation métallique, presque celle d’un Schweppes gazéifié, par des agrumes ou des aldéhydes en totale distorsion, est encore bousculée par une impression animale et presque saline. Mais, plutôt que d’ambre gris, il s’agit bien des impressions animales d’un ambre résineux, poisseux (peut-être de l’Ambrarome, une base de Synarome parfois utilisée à cette époque), se consolidant contre un encens qui rappelle la poussière ou une sensation de renfermé qui évoque le mystique. C’est à ce moment, seulement, que Djedi paraît trouver sa structure et son équilibre, soutenu par un gigantesque vétiver cuiré qui offre son tronc et son assise à des notes très animales enrobées par le labdanum, épais et consistant. La masse composée de vétiver, d’ambre surdosé et de notes animales semble toujours grossir et s’auto-alimenter.
Le tout est franchement atypique, d’une singularité très rarement éprouvée.
Le seul point où se raccrocher semble être l’image d’un désert évoquée avec vivacité ici dans le mental de presque tous. En fait, vient à l’esprit l’impression de quelque chose d’ancestral ou plutôt d’une vision ancestrale rétro-futuriste, comme des visions hallucinées lors de visites cinématographiques des déserts des planètes Arrakis ou Tatooine des films Dune ou La Guerre des Etoiles... Vous ai-je dit qu’on était à mille lieues de l’écriture Guerlain habituelle à cette période ?

Ce parfum, un ovni chez Guerlain (pour continuer à filer la métaphore de quelque chose de presque extra-terrestre), d’après Denyse, pourrait avoir connu son succès par une sorte d’aspect viral qui serait issu de l’originalité de ce parfum dans le catalogue existant à l’époque.
Nous avons déjà observé à plusieurs reprises que de nombreux parfums font penser à d’autres. De plus en plus fréquemment aujourd’hui ; mais déjà chez Guerlain il y a un siècle, à ceux de Coty ou au sein de la maison Guerlain même au gré des lancements qui ont toujours été enchaînés de manière frénétique (joués comme dans un ping pong, l’un répondant à l’autre et vice versa). A l’image de Fleur qui Meurt qui ne ressemblait à aucun autre à son époque et qui annoncera une multitude de parfums ensuite, Djedi possède la qualité d’être unique. Seule Vero Kern, admiratrice du chef d’œuvre de 1926, lui rendra un vibrant hommage avec Onda plus de quatre-vingts ans plus tard, en 2007. Les notes racinaires d’un vétiver noué dans un miel à l’animalité dont la volupté est presque scandaleuse évoquent un arbre originel tortueux majestueux dont l’esprit se rapproche étrangement et indéniablement de celui de Djedi, les deux partageant cette union presque "contre nature" entre le minéral et l’organique, l’humain, l’animal, le végétal et un entre-deux résineux et magmatique. Mais, ce sera là le seul exemple ; celui d’une parfumeuse sans concession souhaitant un parfum à son image, qui réalisera, de manière voulue ou non, un objet tribal fascinant et dérangeant.

Comme il a été fait mention précédemment, Djedi serait donc très recherché, pour partie, du fait de son étrangeté même, grâce à sa bizarrerie. Mais, pour partie uniquement. Car, si son décollage tout en chahut est assez ébouriffant, il faut reconnaître une certaine somptuosité ou, pour le moins, une certaine fascination pour un objet dont la séduction réside dans sa différence et dans une sorte de mécanisme d’attraction - répulsion irrépressible, totem presque mystique qui attire, pas tant par sa beauté, mais car il repousse les limites des définitions esthétiques de celle-ci.

Après avoir effleuré à nouveau un mythe, voici que dans quarante-huit heures à peine, le mythe fondateur d’une très grande marque de couture doive être lui aussi défloré par le survol d’un cours d’eau animé par un souffle d’air impétueux.
Tout cela vous paraît encore mystérieux ? Alors, retrouvez-nous pour la dernière partie de cet épisode cliffhanger vendredi soir avec une invitée dont je ne peux vous dire qu’une chose : vous serez ravi(e)s de la retrouver ici sur Auparfum...
To be continued.

(Cet article fait partie de notre Saga Guerlain)

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Doblis

par , le 14 septembre 2014 à 00:42

Djedi, tout comme Doblis, font partie de mes parfums mythiques.
Djedi, je l’ai senti pour la 1ère fois en 1996, pour sa réédition. J’ai eu l’occasion de le ressentir 2 fois grâce à l’Osmothèque (et j’espère bien une 3ème fois samedi prochain).
Et j’ai eu la chance de pouvoir le découvrir en juillet dernier avec la version repesée (Merci infiniment Françoise chez Guerlain au 68).
La version repesée me semble un peu différente, en ce qui concerne les notes de tête, de la version de 1996.
Mais quand le cœur et le fonds se manifestent, c’est un tsunami qui me submerge ! Quel Bonheur !
C’est terriblement puissant. Tellement éloigné des parfums actuels.
C’est lourd, sombre, mystique, Mythique !
Grosse note de cuir bien épais, d’encens bien chaud et étouffant !
Parfum sublime qu’il serait agréable de retrouver au catalogue Guerlain dans les Vintage vu que les magnifiques Sous le Vent et Véga y sont hélas retirés.

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Frédéric

par , le 19 août 2014 à 20:23

pour ceux qui aiment cette overdose de labdanum je suis tombé sur un parfum qui lui ressemble fort (2 même). C’est DEV3 et DEV4 de la série The Devil Scents chez Olympic Orchids (par le net uniquement). Attention ça arrache...

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PoisonFlower

par , le 14 août 2014 à 11:55

Je n’ai pas encore senti la version repesée (grrr, c’est compliqué pour trouver une date de RDV quand on n’est pas sur Paris...), je ne vais donc parler que de celle que je connais, la réédition de 1996, qui possède déjà un beau (et fort) tempérament.

Ce qui me frappe dans "mon" Djedi, c’est ce vétiver surdosé que je sens quasi du début à la fin : un vétiver âpre, sombre, évocateur d’alcool à brûler, idéal pour faire fuir les âmes sensibles. Il est habillé et sublimé par des notes boisées et animales, qui donnent une impression de texture grasse, huileuse et poussiéreuse, tout juste adoucies par un léger nuage poudré qui apparaît une fois que le parfum s’est bien déployé sur la peau et me fait légèrement penser à Rive gauche.

Je trouve le vétiver tellement présent que j’ai un peu de mal à percevoir l’aspect cuiré de Djedi. Quand je l’avais respiré la première fois (en 1997), il m’avait d’ailleurs fait entrevoir une sorte de Vétiver (de Guerlain) poussé dans ses ultimes retranchements et à peine calmé par une petite lueur florale.

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par , le 15 août 2014 à 19:05

Bonjour PoisonFlower.

Lors de cette matinée, ce qui nous a le plus surpris, c’est l’impression d’overdose de labdanum.
En fait, au début, c’est le maëlstrom de notes illisibles mais envahissantes qui nous a surpris. Et, réussir à faire taire une salle de vingt personnes, dont la moitié sont de fieffés bavards, relève du défi !

Je dirais que le trio ambre - notes animales et vétiver forme un monstre affamé qui ne semble jamais repus. La facette cuir remonte probablement par les trois autres éléments précédemment cités. Et, c’est bien le vétiver ancestral animalisé qui fait le lien pour moi avec la version animalisée par du miel dans Onda.

Je ne crois pas que je puisse me confronter à Djedi trop souvent même s’il en impose. En fait, probablement est-ce car il en impose trop qu’il me faudrait le consommer seulement avec "modération"... (Et c’est un amateur d’Opium qui dit cela, c’est pour dire !) ;-)

À bientôt.
Opium

Ps : Et la suite, c’est ce soir, dans un peu moins de deux heures... ;-)

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